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  • Photo du rédacteurStéphane Lacroix

Le tourisme syndical

Dans les derniers jours, je parie que bon nombre de directions syndicales ont pesté contre les médias qui ont rapporté le voyage de la présidente de la FTQ à Dubaï afin de participer à la COP-28 avec deux autres collègues de travail de sa centrale et 9 personnes provenant de syndicats affiliés.

Bien que Magali Picard ait expliqué que ce voyage était prévu de longue date et qu’elle est revenue lorsqu’elle a pris la mesure de la grogne que cela suscitait, le mal était fait.

Durant ma carrière comme syndicaliste, j’ai souvent été confronté aux commentaires négatifs de membres à l’égard de leurs syndicats. Ainsi, nombre d’entre eux et elles estimaient que leur syndicat « couchait avec les boss », d’autres croyaient qu’il défendait les gens paresseux et incompétents, et d’autres encore se demandaient, justement, à quoi servaient les cotisations syndicales.

Je percevais aussi beaucoup d’hostilité des membres à propos des voyages de leurs conseillers, conseillères ou leaders syndicaux. On taxait ironiquement ces déplacements de « tourisme syndical ». J’avais beau expliquer que la politique de la chaise vide n’était pas avantageuse pour les travailleuses et les travailleurs, que les syndicats devaient les représenter partout, en toutes circonstances, rien n’y faisait.

Un peu de pédagogie syndicale

Le fonctionnement des syndicats échappe à bon nombre de gens. Par exemple, les têtes dirigeantes syndicales sont rarement impliquées dans le menu détail des négociations. Ce sont leurs collègues subalternes ou des « officiers et officières » de syndicats affiliés qui discutent avec les employeurs, qu’il s’agisse de sous-ministres, de fonctionnaires, de juristes ou de propriétaires d’entreprise. Par conséquent, la présence de Magali Picard à une rencontre avec la présidente du Conseil du trésor, la ministre Sonia LeBel, pouvait facilement se faire à distance puisqu’elle n’est pas impliquée dans les discussions quotidiennes.

Mais les perceptions peuvent faire très mal, parfois.


Prenons l’exemple d’une membre typique d’un syndicat, madame Tremblay. Cette femme, fin trentaine, habite à Montréal, à Sherbrooke ou en région. Elle paie ses cotisations syndicales sans rechigner malgré un salaire modeste. Elle peine à épargner, ne demande rien à sa sympathique conseillère syndicale, mais court du matin jusqu’au soir pour prendre soin de sa famille. En ce moment, elle est peut-être perplexe par rapport à toute cette histoire parce qu’elle se dit — à tort ou à raison, qui sait? — que les négos devraient être plus importantes que la COP-28.

Le mari de madame Tremblay, lui, travaille dans une « shop » non syndiquée. Il a bûché fort toute sa vie pour mettre du pain et du beurre sur la table, s’acheter une moto et payer des petites gâteries à sa famille. Le voyage de Magali Picard à Dubaï vient confirmer ce qu’il pense des syndicats. À tort, ou à raison.

Des signaux inquiétants pour les syndicats

À l’heure actuelle au Canada, une majorité de provinces sont dirigées par des partis politiques qui sont identifiés à la droite. Au fédéral, les intentions de vote favorisent le Parti conservateur. Et force est d’admettre que les planètes sont en train de s’aligner pour susciter la mise en place de mesures législatives nuisibles pour les syndicats, tant sur la scène provinciale que fédérale.

Les directions syndicales canadiennes se souviennent avec douleur que le gouvernement conservateur de Stephen Harper avait mis en place la loi C-525, qui obligeait les syndicats à tenir des votes secrets lorsque des travailleurs et des travailleuses voulaient former un nouveau syndicat. Autre triste souvenir: la loi C-377 qui les contraignait à divulguer certains renseignements financiers, notamment toutes les dépenses supérieures à 5000 $. C’est l’élection d’un gouvernement libéral majoritaire en 2015 qui aura fait disparaître les menaces que représentaient C-525 et C-377.

Mais le vent pourrait tourner. Les forces de droite sont à deux pas de presque tout rafler aux quatre coins du Canada et cela inquiètent drôlement les têtes dirigeantes du mouvement ouvrier, croyez-moi. Autrement, elles vivent dans une déni consternant.

On verra à l’issue des prochaines élections de quel côté l’aiguille idéologique des Canadiens et Canadiennes aura bougé, mais une chose est certaine : les syndicats doivent s’assurer de garder leurs membres et l’opinion publique de leur côté, mais de tenir la droite à un bon bras de distance.

Entretemps, les travailleuses et les travailleurs qui sont en grève ont toute ma sympathie. Ils et elles méritent de bien meilleures conditions. C'est la raison pour laquelle la pression doit être maintenue sur le gouvernement pour que leur sort soit enfin amélioré. Cessons de porter attention à des histoires de voyage à Dubaï qui, dans les faits, sont anecdotiques.


Mais les directions syndicales doivent s'assurer de ne plus commettre d'impair de cette nature. Autrement, cela pourrait donner de l'oxygène au gouvernement Legault, inciter des médias plus à droite de recommencer à casser du sucre sur le dos du syndicalisme et mettre en danger la cohésion des membres qui sont très mobilisés en ce moment.





Stéphane Lacroix a été directeur des communications d’un syndicat canadien pendant plus de 20 ans et est désormais expert-conseil chez Lacroix relations publiques



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